La Nappe de Morcles en France
analyse d'un problème presque centenaire ...

La Nappe de Morcles est une entité tectonique qui appartient à l'ensemble des "nappes helvétiques", défini en Suisse au nord-est de la cluse du Rhône en aval de Martigny. Des trois nappes superposées, Wildhorn, Diablerets, Morcles, elle représente la plus basse. Ces nappes sont rangées dans la catégorie des "nappes plis-couchés", et en sont généralement considérées comme un exemple de référence mondiale. Elles sont en effet décrites comme dotées d'un flanc inverse, d'ailleurs plus ou moins fortement étiré, et séparées de la nappe sous-jacente par un synclinal plus ou moins pincé.


Coupes en rive droite de la vallée du Rhône dans sa traversée du prolongement nord des massifs cristallins externes : en haut une vingtaine de kilomètres au NE de la vallée, au niveau du col du Pillon et du massif des Diablerets ; en bas pratiquement le long de la vallée, aux environs de Saint-Maurice (en aval) et du coude de Martigny (en amont).

Dans le cas de la nappe de Morcles l'interprétation admise depuis de nombreuses décennies est que, en rive gauche du Rhône elle repose (comme en rive droite) sur la couverture autochtone du massif cristallin des Aiguilles Rouges, dont elle est séparée par un grand synclinal couché à coeur de Nummulitique, qui se développe, dans les pentes méridionales du Val d'Illiez, sous les Dents du Midi (qui se rattachent à la nappe) et à leur revers méridional jusqu'au Lac de Salanfe et au col d'Emaney. Les replis qu'elle dessine dans le chaînon des Dents du Midi sont considérés comme ceux de la charnière frontale de l'anticlinorium couché constituant le corps de la nappe, lequel est affecté de plis parasites multiples selon le schéma "en feuille de chêne".
image sensible au survol et au clic
Le prolongement en Suisse du massif du Haut Giffre : vue d'ensemble, du NE depuis l'aplomb de la vallée du Rhône, un peu au sud de Saint-Maurice (vue pseudo aérienne d'après une image obtenue à l'aide de "google-earth").
Observer les dispositions spatiales relatives des différents éléments structuraux et notamment la divergence vers l'arrière-plan de l'anticlinal frontal de la nappe de de Morcles (et de son prolongement l'anticlinal de Bostan) par rapport à la surface de la pénéplaine anté-triasique ("s.pa", en rouge) et à la surface de charriage subalpine, qui lui est paralléle et trés proche (ce pourquoi on ne l'a pas représentée)

A - Les données du problème :

Cette structure en pli-couché qui définit la nappe de Morcles s'observe indubitablement au nord de la frontière franco-suisse.

Coupe transversale NW-SE, en suisse, du prolongement du massif du Haut Giffre (peu au nord de la frontière franco-suisse) (extrait de Debelmas J. et Mascle G. : Les Grandes Structures Géologiques ; Masson 1991 fig. 176, complété au point de vue toponymique).
Noter que, sur cette transversale le prolongement de l'anticlinal de Bostan, dont la charnière au niveau de l'Urgonien se dessine sous les Dents du Midi, possède un flanc inférieur totalement renversé qui se prolonge longuement, jusqu'à réapparaître du côté oriental (droite de la coupe).


En outre il est clair que les plis frontaux de l'anticlinorium de Morcles (dont l'Urgonien arme les Dents du Midi) se poursuivent en territoire français (voir la carte géologique à la page "Haut-Giffre"). Cela conduit logiquement à rattacher à cette nappe les chaînons du Haut Giffre, depuis les Dents Blanches jusqu'au Buet, en les considérant simplement comme les replis du flanc normal de l'anticlinorium (schéma ci-après). D'autre part le plongement des structures vers le sud est tel qu'aucune coupe naturelle ne permet en France d'atteindre le niveau où devrait passer le prolongement de la partie étirée du synclinal du Val d'Illiez, qui s'intercale en Suisse entre la nappe et son autochtone : il n'est donc pas étonnant que l'on n'y observe rien de similaire à ce qui est dessiné à la partie basse de la coupe ci-dessus.

Mais un certain nombre de remarques viennent s'inscrire à l'encontre de cette interprétation consistant à voir dans le massif du Haut Giffre le simple prolongement de la nappe pli-couché de Morcles et à penser que son flanc inverse est seulement caché en profondeur:

1/ Il faut d'abord remarquer que, sauf pour les anticlinaux les plus occidentaux (Bostan et Tuet), l'on à affaire dans le massif du Haut-Giffre à des plis qui sont plus sud-orientaux que ceux des Dents du Midi, le plus septentrional de ceux-ci étant l'anticlinal du Mont Ruan que l'on observe seulement au revers même de la frontière dans l'entaille des sources du Giffre (voir la page "Bout du Monde") ; plus au sud d'ailleurs les grands replis que l'on rencontre (anticlinal du Criou, ...) sont des structures plus tardives qui affectent une succession sédimentaire essentiellement affectée d'écailles imbriquées (dont ces grandes ondulations ont tordu les surfaces de chevauchement).

Quant à la limite SE de la nappe, c'est-à-dire la ligne le long de laquelle on peut considérer qu'elle s'enracine, elle correspond au point de rencontre entre couches homologues du flanc inverse de l'anticlinorium et de '"autochtone". Cette disposition, considérée comme un simple synclinal pincé, s'observe précisément peu à l'est du Mont Ruan, entre le col d'Emaney et celui de Barberine (voir la page "Barberine") : compte tenu de l'orientation des plis le prolongement axial vers le SW de ce "synclinal d'Emaney" doit donc couper en France la vallée du Giffre peu en amont du Fer à Cheval (figure ci-après) : en fait l'essentiel du massif du Haut-Giffre se situe donc en arrière de la racine de la nappe.

figure plus grande

Carte structurale simplifiée des plis des Bornes et du Haut Giffre (partie nord-orientale de la carte structurale des Bornes ).
Les failles, les chevauchements et la klippe des Annes ont été supprimés afin de laisser se dégager clairement les correspondances d'un massif à l'autre. Les plis à grand rayon de courbure des Platières et de Platé ne sont pas figurés (pour un inventaire plus complet de ces autres accidents, se reporter à la carte structurale du massif de Platé).
Les coordinations entre plis des deux versants de la vallée de l'Arve sont observées au SE d'Araches et interpolées au NW.



À ce sujet on peut ajouter que l'orientation des plis de la nappe de Morcles et du Haut Giffre les amenait à se prolonger vers le NE en traversant en oblique l'actuelle voûte du massif cristallin des Aiguilles Rouges, avant que l'érosion ait dénudé cette dernière : cela signifie qu'ils devaient se poursuivre, en territoire suisse, à l'intérieur du "synclinal" de Chamonix : ceci explique pourquoi on observe en Suisse des racines des nappes helvétiques plongeant au revers oriental de ce socle cristallin, à la voûte duquel elles ont du être tardivement enroulées. C'est sans doute à cette situation qu'elles doivent leur étirement, sans doute par écrasement entre Aiguilles Rouges et Mont Blanc.

2/ Concernant la charnière couchée frontale de la nappe si visible du côté nord du Rhône il est certes clair qu'on la retrouve en rive gauche dans les Dents du Midi. Mais il est impossible d'admettre qu'à partir de là elle se prolonge vers le SW, jusqu''en France, de façon "cylindrique" (sans changement de sa forme). En effet les plis couchés qui s'empilent dans ces sommets passent vers le SW, de façon bien observable, à des plis simplement déversés. En particulier le flanc inverse de l'anticlinal inférieur des Dents du Midi se prolonge par le flanc occidental de l'anticlinal de Bostan qui s'avère être seulement déversé, moins encore que ne le sont le synclinal de Bostan et l'anticlinal du Tuet, qui sont les plis immédiatement plus orientaux sur cette transversale (voir la page "Dents Blanches").

figure plus grande
Coupe géologique à travers la partie septentrionale du massif de Sixt à la latitude du cirque du Fer-à-cheval.
Plis "concentriques", dans le Crétacé - Tertiaire : a.Bo = anticlinal de Bostan ; s.Bo = synclinal de Bostan ; a.T = anticlinal du Tuet ; s.Cr = synclinal du Criou
Plis couchés, "semblables", dans le Jurassique inférieur et moyen : s.BM = synclinal du Bout-du-Monde (le Tithonique de son flanc inverse n'affleure, en France, qu'à l'est de la coupe, dans le fond du Bout-du-Monde) ; a.R = anticlinal du Ruan ; a.C = anticlinal du Cheval Blanc ; a.B = anticlinal du Buet
ØT = chevauchement du Tenneverge ; ØP = chevauchement du Prazon ; ØR = chevauchement du Ruan ; ØSB = chevauchement de Sans Bet ; f.O = faille des Ottans.
A gauche la crête des Dents Blanches est le prolongement structural vers le sud de celle des Dents du Midi (comparer avec la coupe ci-dessus).
A droite observer que, dans le cirque du Fer-à-Cheval, la boutonnière des Pellys montre le socle cristallin garni de Trias et supportant une succession à l'endroit ; la surface de chevauchement suggérée entre socle et couverture (tirets gras au sommet du socle cristallin) y est purement conjecturale quelque soit le tracé choisi.


Cette forte atténuation du déversement rend fort peu vraisemblable que le flanc NW de ces plis passe là au long flanc inverse étiré que l'on observe plus au NE en Suisse (qui persisterait ici à s'enfoncer vers le SE, sous ces crêtes). Au contraire il apparaît que le synclinal du Val d'Illiers doit perdre progressivement, vers le SW, sa géométrie de plis couché écrasé pour faire place à des replis peu profonds et simplement déjetés vers le NW.

En effet on voit au sud du Giffre, notamment à la faveur de la coupe du Borne (voir la page "Petit Bornand"), que l'anticlinal de Leschaux, qui prolonge celui de Bostan (voir la page "Cluse de l'Arve"), n'est que l'un de ceux du train de plis des Bornes occidentales, et qu'il lui succéde encore du côté NW l'anticlinal du Parmelan puis celui d'Andey avant que les voûtes crétacées de ces plis s'enfoncent sous le Tertiaire de la vallée de l'Arve.De plus l'analyse de cette succession de plis de la bordure occidentale du massif des Bornes indique clairement qu'il ne s'y amorce aucun rebroussement précurseur d'un renversement de leur flanc occidental, contrairement à ce que demanderait le prolongement dans ce massif d'une structure en "nappe - pli couché".

En fait, comme l'avaient déjà montré J. DEBELMAS et J.P. USELLE dès 1966, on passe du pli couché composite de la coupe du Rhône aux plis seulement déversés du massif de Sixt puis des Bornes, par une sorte d'atténuation du déversement et donc du raccourcissement de la couverture.

3/ Concernant le revers oriental du massif de Sixt le schéma classique (voir plus haut dans cette page) admet d'y retrouver la prolongation du flanc inverse de la nappe sur toute sa longueur (qui affleure d'ailleurs essentiellement en Suisse). Toutefois au sud de la transversale du Col de Barberine on n'a jamais décrit qu'une mince bande de calcaires (apparemment pas spécialement plus déformés) que la carte suisse attribue au Jurassique supérieur (en la frangeant du côté amont par une bande discontinue de Bajocien bien peu caractérisé). Pour ce qui est des couches assez épaisses reposant sur ces termes elles étaient attribuées à un ensemble compréhensif allant du Jurassique moyen au Lias, affecté de replis en accordéon expliquant leur assez forte épaisseur : il était donc loisible d'imaginer qu'elles s'organisaient en une structure d'ensemble en cœur d'anticlinal couché avec leur partie inférieure en succession renversée.

Mais plusieurs auteurs français, tels Xavier PIERRE et Jean-Pierre USELLE en 1966, avaient au contraire reconnu sur le versant français (au Fer à Cheval et aux Fonds) que la partie basse de cette succession était constituée en fait par des termes liasiques inférieurs disposés à l'endroit et reposant pratiquement sur le Trias. Encore que les auteurs de la feuille Chamonix aient persisté à indiquer là, entre le Lias et le Trias du Fer à Cheval, une lame mince et discontinue de couches qu'ils attribuent au Jurassique moyen - supérieur, cela rendait bien difficile l'interprétation en anticlinal couché.

Cela a donc conduit la plupart des auteurs, et notamment ceux des cartes géologiques françaises, à considérer qu'il y avait là un accident tectonique chevauchant, souvent désigné dès lors comme le chevauchement de la nappe de Morcles. Cette manière de voir a en outre conduit à reconsidérer la signification du niveau de calcaires marbreux intercalaire entre matériel charrié et autochtone pour le rapporter à la couverture du socle cristallin des Aiguilles Rouges : en effet, s'il semble indubitablement être d'âge Jurassique supérieur (S.Ayrton 1972), il repose, selon toute apparence, de façon stratigraphique sur le Trias autochtone sous-jacent.

Au sujet de la datation paléontologique de ce niveau on peut en souligner le caractère crucial pour l'interprétation tectonique. En effet, faute de cet argument on pouvait aisément envisager avec faveur que ces calcaires marbreux représentent tout simplement un faciès particulier (peut-être de haut fond) du Lias inférieur : on en connaît divers exemples ailleurs, tels le marbre de Villette de Tarentaise ou, mieux le marbre clair de l'Eychauda qui s'intercale entre Trias et les "schistes jurassiques" Aalénien - Terres Noires dans l'autochtone du massif du Pelvoux oriental. En ce cas la succession des couches aurait été purement stratigraphique, du Trias au Nummulitique, et tous les problèmes qui se sont posés du fait de la reconnaissance du caractère tectonique du repos de la couverture subalpine sur le socle s'en trouvaient balayés de la façon la plus simple !.

B - Nouvelles vues et interprétations

Les remarques ci-dessus exposent en fait les ambiguïtés qui persistaient lorsque les pages de "geol-alp" relatives au Haut Giffre ont été rédigées dans leurs premières versions.

Pour essayer de clarifier cette situation l'auteur du site, étant maintenant incapable de visiter le terrain, s'est appliqué à scruter attentivement les diverses images photographiques dont il a pu disposer afin d'y trouver des données complémentaires relativement à l'ordonnance tectonique des couches. Le résultat de cette analyse apparaît dans les pages relatives aux diverses localités du massif : il a été en particulier de constater que l'on pouvait distinguer et suivre, au sein de la puissante formation argilo-calcaire antérieure aux Terres Noires un niveau relativement marneux qui s'intercale sous la corniche des calcaires bajociens et que plusieurs auteurs (notamment Xavier PIERRE et Jean-Pierre USELLE) avaient déjà attribué à l'Aalénien - Toarcien (c'est-à-dire au "Lias schisteux" des anciens).

En bref la cartographie de ce niveau a montré que la succession des couches n'est pas fondamentalement affectée par du reploiement (en dépit de la présence depuis plis mineurs, décamétriques) mais par une imbrication d'écailles dont les couches sont à l'endroit. Les chevauchements à l'origine de ces redoublements se branchent à tour de rôle du sud au nord sur la surface basale de la formation liasique en faisant avec elle un angle aigu pointant vers le SE (voir la carte en page "massif de Sixt").

Ces observations confirment que la succession stratigraphique du massif de Sixt y repose partout à l'endroit sur le socle cristallin des Aiguilles Rouges (sans trace d'un flanc inverse, laminé au non, à sa base) et obligent à conclure à l'inexistence d'une nappe "pli-couché" sur le territoire français,.

Mais la présence, entre Trias et Lias sur-incombant, d'une lame intercalaire de calcaires marbreux datés du Jurassique supérieur oblige à se rallier à la conclusion que ce repos n'est pas stratigraphique mais se fait par l'intermédiaire d'un contact tectonique. Il paraît dès lors pertinent de l'appeler "surface de charriage de la couverture subalpine" pour éviter de se référer à la nappe de Morcles, puisque l'on ne se trouve plus ici dans l'objet tectonique portant ce nom, lequel, en tant que pli couché, possède un flanc inverse mais pas de surface de chevauchement.

C'est dans le secteur précis du col de Barberine (voir la page "Barberine") que se manifeste de la façon la plus visible le passage de l'un à l'autre de ces deux dispositifs structuraux.

En effet c'est là, dans les abrupts orientaux de la Tour Sallière que se dessine le prétendu synclinal couché d'Emaney (prolongement le plus oriental du grand synclinal du Val d'Illiez) par lequel le flanc inverse de la nappe de Morcles est censée se raccorder aux couches en série normale de son autochtone. Au col Barberine même une mince lame de Nummulitique, qui s'intercale entre le Tithonique renversé et celui à l'endroit qui repose sur le Trias de la couverture du massif cristallin, est interprétée comme le prolongement ultime du cœur de ce synclinal.

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Les montagnes du fond du vallon de Barberine, vues du sud depuis l'Aiguille de Loriaz, par dessus la crête de l'Aiguille du Charmoz.
"M" = marbres clairs (attribué au Jurassique supérieur) recouvrant les dolomies triasiques autochtones.
ØR = chevauchement du Ruan ; a.C = anticlinal couché de La Chaux ; s.C = synclinal couché de La Chaux ; ØS = surface de chevauchement de la couverture subalpine.
Dans les pentes occidentales du vallon de Barberine les données disponibles ne permettent de dessiner qu'avec des incertitudes la terminaison des couches biseautées du revers oriental de la crête d'Aboillon.


En fait seul ce niveau des calcaires qui recouvrent le Trias se poursuit vers le sud, sur la rive opposée du Lac d'Emosson et, au delà, jusqu'à l'aplomb des Rochers des Fiz. Quant à la succession du flanc inverse de la nappe, qui chevauche ces calcaires autochtones, ses couches se font biseauter à tour de rôle, entre col d'Emaney et de Barberine, par une surface qui n'est autre que la naissance de la surface de chevauchement subalpine, qui sectionne en biseau les couches.

Il est clair, en tous cas. qu'à cette latitude il n'y a, en réalité, pas de raccord synclinal entre nappe et autochtone : au contraire on y assiste à la naissance du chevauchement subalpin par un processus évoquant la rupture d'un pli-faille.

On ne peut omettre cependant de remarquer que, dans le cadre de ce schéma d'une nappe de Morcles perdant sa structure en pli couché pour se transformer en simple chevauchement, trois faits s'expliquent difficilement :

- On peut s'étonner de la très faible déformation tectonique du Trias autochtone, bien peu en accord avec l'intense étirement supposé par le jeu de la surface de charriage qui l'a surmonté : on peut sans doute envisager que cette déformation se soit concentrée dans les calcaires marbreux qui le recouvrent mais on s'étonne alors que l'on ait pu reconnaître dans ces derniers les microfaunes qui ont permis de les dater du Jurassique supérieur.

- Il est très étonnant que, sur le Trias de la butte témoin de l'Aiguille du Belvédère, au cœur du massif des Aiguilles Rouges, le niveau calcaire intercalaire entre Trias autochtone et Lias charrié soit absent : on y observe au contraire, en repos direct sur le Trias, des alternances marno-calcaires attribuées en général au Bajocien mais qui pourraient être aussi bien du Lias inférieur. Tous les auteurs les ayant examiné admettent qu'ils sont là en position stratigraphique, alors que leur situation ne diffère en rien de celle des affleurements de même faciès qui sont supposés charriés à la marge orientale du massif de Sixt.

- Enfin un point énigmatique est constitué par les affleurements du "Rocher Blanc" de Pormenaz (voir la page "Diosaz") formés de calcaires marbreux blancs qui reposent plus ou moins directement sur le houiller du socle des Aiguilles Rouges. Ces affleurements ont un aspect assez similaire à celui des calcaires recouverts par le chevauchement subalpin mais ils seraient datés non pas du Jurassique supérieur mais du Crétacé supérieur (PAIRIS B. , PAIRIS J.L., PORTHAULT B., 1973) En fait ils sont assez isolés et sont donc peut-être sans rapport avec eux. Quoi qu'il en soit leur âge, totalement incongru, en fait un "corps étranger" simplement inexplicable ...

Ceci étant le problème demeure de comprendre ce que représente ce charriage de la couverture sédimentaire du Haut Giffre sur l'autochtone des Aiguilles Rouges et quel rapport exact il a avec le grand pli couché de la nappe de Morcles.

Pour examiner cette question il est certainement pertinent de tenir compte de l'énorme différence de constitution stratigraphique entre le domaine autochtone et celui charrié et de s'interroger sur son origine. Comme on le voit en Suisse cette différence résulte d'un dispositif paléo-tectonique qui a été fossilisé par la transgression nummulitique : en effet du NW vers le SE le Nummulitique transgresse en forte discordance, sur des terrains de plus en plus anciens (restés autochtones) avant de reposer sur la série très épaisse formant actuellement le flanc inverse du grand synclinal du Val d'Illiez. Ce changement brutal de nature de son soubassement impose que ce dernier ait été affecté par un accident au SE de laquelle le socle cristallin était fortement abaissé pour supporter cette épaisse succession sédimentaire. On ne peut y voir qu'un système de bloc basculé nord-occidental bordé par un hémigraben sud-oriental.


Schéma ultra-simplifié du dispositif paléo-structural antérieur aux mouvements alpins


En fait cette disposition paléo-structurale date banalement du Jurassique puisque la partie la plus haute du bloc soulevé se caractérise par le repos direct du Jurassique supérieur sur le Trias (le fait que ces dernières couches aient été miraculeusement préservées ne manque d'ailleurs pas de susciter des interrogations !).

La paléo-faille de Chamonix apparaît a priori comme le meilleur candidat pour représenter cet accident, en dépit du fait que la succession de l'Aiguille du Belvédère, pourtant située à la voûte du paléo-bloc des Aiguilles Rouges ressemble plutôt à celle du Subalpin charrié ...

La concomitance entre les deux traits structuraux que l'on observe en passant de Suisse en France, savoir que sont cette disposition remarquable des masses rocheuses et le passage d'une nappe pli-couché à une succession à l'endroit charriée par glissement, suggère fortement qu'il y ait entre eux une relation de cause à effet.

Tentative d'explication du changement de style tectonique entre la Suisse et la France :

Il est évident que la disposition paléogéographique analysée ci-dessus a dû avoir de fortes conséquences sur le comportement mécanique de la couverture lors des étapes de compression alpines. Il semble très vraisemblable qu'elles ont du s'exprimer par un processus que l'on peut schématiser comme suit :

Au SE de la paléo-cassure limitant le bloc basculé la succession stratigraphique était aisément déformable du fait de son épaisseur et de sa richesse en marnes : elle était notamment très susceptible de subir un cisaillement tangentiel d'ensemble en plus ce celui intervenant à l'interface socle - couverture. Au NW par contre, le caractère tégumentaire de la succession, sa minceur et l'inexistence de niveaux aisément déformables lui interdisait un tel mouvement, voire même toute déformation.

Cette ligne paléogéographique est donc devenue une limite de comportement mécanique, le long de laquelle le cisaillement à vergence ouest qui a affecté la couverture sud-orientale (épaisse) subissait un blocage. Selon le processus désigné sous le nom de "nucléation" de plis ceci a déterminé la formation d'un gros anticlinal absorbant le déplacement ainsi contrarié. L'accroissement vertical de la flèche de ce déplacement induit par le cisaillement interne de la couverture a conduit au basculement de cet anticlinal et au débordement de son matériel sur le Nummulitique du compartiment nord-occidental non déformé : ainsi s'est formé l'énorme froncement en pli-couché qu'est la nappe de Morcles.


Schéma en coupe des relations entre les masses rocheuses après les premiers mouvements post-nummulitiques de la couverture sédimentaire (les proportions sont éxagérées dans le sens vertical).
"Nc-Urg." = barre des calcaires urgoniens à nummulitiques.
Le trait noir gras figure la surface du charriage subalpin, qui réutilise la paléofaille jurassique mais la déborde en direction du NW.
Le décalage de l'axe de la voûte du bloc des Aiguilles Rouges qui sera créée par les déformations plus tardives résulte de l'obliquité (de l'ordre de 30° dans le sens anti-horaire) de celle-ci par rapport à la perpendiculaire à la coupe : la nappe proprement dite sera ployée par cette vôute au nord du Rhône mais se trouvera entièrement sur son flanc ouest dès les abords de la frontière franco-suisse.

On peut remarquer que, dans un tel schéma, l'orientation du pli majeur ainsi créé (N60 à N70, en l'occurrence) découle de celle de l'accident paléogéographique qui a déterminé "sa nucléation". D'autre part c'est à cette ligne originelle de décollement que l'on peut localiser l'enracinement du charriage de la couverture subalpine : elle doit donc correspondre à l'endroit où cesse, du côté du SE, le repos presque direct du Jurassique supérieur sur le socle : il s'avère qu'elle se situe vers la vallée de l'Arve, c'est-à-dire bien en deçà de la ligne d'enracinement que l'on attribue à la nappe de Morcles lorque l'on considère qu'elle correspond au raccord de son flanc inverse à son autochtone constitué par la charnière du synclinal du Val d'Illiez (lequel est censé se fermer au Col d'Emaney).

Un dernier point à aborder concerne les conséquences périphériques liées à la reconnaissance des caractéristiques du charriage des chaînes subalpines septentrionales vers le NW (transversalement aux plis) et vers le SW et le NE (longitudinalement à la chaîne).

1/ Vers l'W il est aisé d'envisager que ce charriage disparaisse, surtout dans les niveaux supérieurs de la série stratigraphique, en s'amortissant du fait que son rejet est progressivement absorbé par le raccourcissement dû au plissement de la tranche chevauchante (schéma dit de "l'enracinement frontal"). Il n'est donc pas étonnant qu'il puisse ne pas réapparaître au front des massifs subalpins. En ce qui concerne celui des Bornes on serait pourtant tenté de l'assimiler au chevauchement de la Fillière, mais ce dernier est anté-nummulitique, donc trop ancien.

D'autre part on peut envisager que ce soit l'obliquité de la paléostructure servant d'enracinement de la nappe de Morcles par rapport au mouvement général du déplacement alpin de la couverture qui ait été à l'origine de la virgation des Bornes. À ce sujet il faut observer que la direction du paléo-accident de Chamonix, sans doute responsable du blocage du glissement et donc du plissement à son aplomb est N40, ce qui n'est pas celle des plis observés. Toutefois il est vraisemblable que le fort abaissement en direction du sud de la voûte du bloc cristallin des Aiguilles Rouges soit ancienne et date de sa formation au Jurassique : il est donc concevable que cet effacement du paléorelief vers le sud ait induit son contournement par la couverture subalpine, lors de sa migration au Tertiaire par rapport au socle, laquelle se faisait selon la direction générale de N100-110 (indiquée par la direction en moyenne N10-20 des plis générés). C'est cette particularité qui aurait eu comme conséquence de tordre là le faisceau des plis subalpins dans le sens dextre en lui donnant son orientation "anormale" N60.

2/ Vers le SW on perd progressivement tout indice de chevauchement entre la couverture subalpine et son socle au sud de la vallée de l'Arve. Les derniers de ces indices sont ceux décrits dans les environs de Megève par J.L. Epard : ils consistent en un redoublement du Trias entraînant l'intercalation d'une lame houillère, ce qui ne paraît pas signer un grand déplacement. Pour le reste la structure en grandes imbrications du massif du Mont Joly est remarquablement similaire à celle des crêtes du Haut Giffre.

En fait la disparition, au sud de Pormenaz, de la lame de Jurassique supérieur recouvrant le Trias indique sans doute que c'est dans ce secteur que l'on rentrait dans le compartiment sud-oriental du paléo-accident sur lequel s'enracine le Charriage des chaînes subalpines septentrionales. Il est vraisemblable et normal que, à partir de là vers le sud, le glissement de la couverture par rapport au socle s'amortisse et se limite à un cisaillement au sein de la pile de couches qui devient progressivement de moins en moins important (de fait tout au plus peut-on envisager, sur la base de quelques absences ou fortes réductions des termes inférieur de la succession, qu'il se poursuive au delà d'Albertville jusqu'à la latitude d'Allevard).

3/ Vers le N enfin on obligé de constater que la manière dont se fait l'enracinement sensu stricto de la nappe de Morcles en rive gauche du Rhône est assez différente de celle qu'on observe sur sa rive nord du Rhône : là en effet les deux flancs de son anticlinal s'étirent assez longuement et finissent par s'enfoncer vers l'est sous les alluvions du Valais.

Il apparaît que cette différence est susceptible de résulter de l'obliquité de la ligne d'enracinement de la nappe par rapport à l'axe, plus méridien, de l'actuel massif cristallin des Aiguilles Rouges et de son obliquité par rapport au déplacement des masses rocheuses subalpines : il en est résulté que du côté septentrional l'anticlinal a dû acquérir une flèche plus grande à l'ouest de ce massif cristallin et que sa zone des racines a dû ensuite y être enroulée autour de l'interface socle - couverture lors du bombement tardif du socle des Aiguilles Rouges. ...

 

 


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