La constitution de la zone briançonnaise dans les massifs d'Escreins et de la Haute Ubaye.

(texte inédit, rédigé par M.GIDON en avril 1999 et légèrement retouché depuis cette date)
lire d'abord l'aperçu simplifié sur la structure de l'Embrunais-Ubaye

Le secteur briançonnais de la vallée du Guil, en amont de Guillestre, est célèbre depuis le début du XXeme siècle, époque où l'on y a reconnu la structure en nappes empilées qui en est le trait structural majeur. La "fenêtre du Guil", montrant un autochtone relatif, depuis appelé "nappe inférieure du Guil", sous une "nappe supérieure du Guil", est rapidement devenue un exemple classique, visité à ce titre par des milliers d'excursions de géologues.
Ce schéma continue à servir de base pour comprendre les secteurs situés au nord-ouest et au sud-est de cette coupe fondamentale, mais les recherches de ces dernières décennies ont
jeté sur la structure de cette région une lumière nouvelle et ont conduit a en compliquer sévèrement le schéma et l'interprétation.

Ces recherches ont, pour la plupart, été menées en relation avec le lever des cartes géologiques au 1/50.000°. Il s'agit plus précisément des feuilles Guillestre (J. DEBELMAS et M. LEMOINE, 1966), Embrun (1° édition, M. GIDON, 1958 à 1969), Aiguille-de-Chambeyron (M. GIDON, 1958 à 1990, et A. MICHARD, 1990), Embrun (2° édition : M. GIDON, 1997-2000). En outre des éclairages nouveaux ont été apportés par l'analyse microtectonique (P. TRICART, 1980) et par celle des phénomènes tectoniques et sédimentaires liés à la distension antérieure au Tertiaire (M.E. CLAUDEL, 1999), ainsi bien sûr que par l'étude des zones adjacentes : flyschs de l'Embrunais (Cl. KERCKHOVE) et domaine piémontais (M. LEMOINE, P. TRICART et Cl. GOUT).

L'exposé ci-après s'intéresse aux chaînons situés au sud-est du Guil et, d'une façon plus particulière, aux massifs d'Escreins et de Chambeyron. On se reportera, pour ce qui a trait aux chaînons italiens, encore plus sud-orientaux, de la Haute Stura et de la Haute Maira, aux pages qui exposent les aspects complémentaires propres à ces deux secteurs.

A - Aspect descriptif :
Les données de l'observation de terrain

Deux aspects complémentaires, leur constitution lithologique (stratigraphie) et leur organisation géométrique (tectonique), donnent leurs caractéristiques aux différents secteurs du Briançonnais méridional.

1 - Géométrie et constitution de l'édifice de nappes

Un trait fondamental de la structure du Briançonnais entre Guil et Ubaye est le fait que les nappes empilées y sont ployées ensemble, en anticlinaux et synclinaux "de nappes". Au niveau de la coupe du Guil on distingue un anticlinal aval et un anticlinal amont, ce dernier recoupé également par la gorge affluente du Cristillan, en aval de Ceillac. Ils donnent lieu chacun à une fenêtre et sont séparés par un synclinal qui abaisse, à La-Maison-du-Roy, la surface de charriage de la nappe supérieure jusque sous le niveau du Guil. Une zone synclinale, que suit la Durance en amont de Guillestre, sépare enfin l'anticlinal aval du bombement des massifs cristallins externes (Pelvoux au nord, Argentera-Mercantour au sud). Sur le flanc ouest de ce synclinal des nappes briançonnaises ("nappe de Champcella", "nappe de Roche Charnière") s'imbriquent sur les unités de flysch à Helminthoïdes de l'Embrunais (qui dessinent le crochon synclinal de Saint-Clément). Ces nappes représentent vraisemblablement le prolongement occidental de la nappe inférieure du Guil.


Coupe schématique d'ensemble des gorges du Guil
Les couleurs individualisent les différentes nappes superposées puis reployées ensemble. Des notations en abrégé indiquent les principaux niveaux stratigraphiques


Divers autres traits viennent cependant compliquer ce schéma fondamental. Ce sont notamment les faits suivants :

a) En ce qui concerne la vallée du Guil et les massifs qui l'encadrent, la structure du Briançonnais met en jeu, en réalité, bien plus de deux nappes :
Au niveau même de la fenêtre aval, la nappe appelée initialement "nappe supérieure du Guil" doit en effet être partagée en deux éléments, la nappe de Peyre Haute, formant son flanc ouest, et la nappe de la Font-Sancte, formant son flanc est. De plus la structure se complique, au sud du Guil, par l'existence d'un lambeau tectonique énigmatique, l'unité de Cugulet, coincée entre le bord externe de la nappe de la Font-Sancte et le bord interne de la nappe de Peyre Haute.
En amont de la La-Maison-du-Roy, les complexités qui avaient été initialement attribuées à un "éventail" de plis aigüs résultent de ce que la nappe de la Font-Sancte y est recouverte par plusieurs autres nappes. On y rencontre d'ouest en est, donc de bas en haut dans l'empilement : la nappe d'Assan, la nappe de la Clapière, la zone gypseuse disloquée de Ceillac et des Escoyères, l'unité de la Chapelue et enfin une zone disloquée dite "des écailles intermédiaires", intercalée sous les nappes d'origine piémontaise et rattachée au domaine ultrabriançonnais. Il est à noter qu'au sud de Ceillac, la nappe de la Clapière se fond dans un ensemble structural appelé bande Ceillac-Chiappera, où prédominent les affleurements de calcschistes du Crétacé supérieur et dont la structure est de ce fait mal élucidée.

b) En ce qui concerne les autres transversales (celle de l'Ubaye puis des vallées entaillant les crêtes frontalières des abords de Larche), la constitution de l'empilement des nappes se modifie par rapport à celui du Guil. Ceci résulte en majeure partie de l'adjonction de nouveaux éléments. Ils s'intercalent en-dessous les uns des autres, du nord-ouest vers le sud-est, et viennent successivement au jour à la faveur de la montée vers le sud-est des axes des anticlinaux de nappes, tandis que les éléments plus élevés disparaissent "dans le ciel" en direction du sud-est.

Dans le massif d'Escreins, une nappe du Châtelet s'intercale, entre la nappe de Peyre Haute et la nappe inférieure du Guil. La nappe du Châtelet avait, originellement, été considérée comme une nappe majeure, dont la nappe de la Font-Sancte représenterait la partie orientale. Mais cette interprétation se heurte à de sérieuses difficultés, ce qui porte à dissocier ces deux unités.


Coupe en rive droite de la vallée de l'Ubaye (massif de la Font Sancte)
Légende stratigraphique comme sur la carte géologique Aiguille-de-Chambeyron au 1/50.000°. Les couleurs, qui permettent de distinguer les unités tectoniques, sont celles du schéma d'interprétation rétrotectonique.


Dans la coupe de l'Ubaye s'intercale en outre, sous la nappe du Châtelet, une nappe des Aiguilles de Chambeyron (d'ailleurs subdivisée en deux unités), tandis que le prolongement de la nappe inférieure du Guil (ou "unité de Marinet") est affecté par un embryon de nappe appelé "écaille des andésites de Marinet" (="de Mary"). La klippe du Brec de Chambeyron, qui repose en chevauchement sur la marge orientale de la nappe du Châtelet, représente sans doute une simple digitation de cette dernière, ou peut-être le témoin le plus méridional de la nappe de la Font-Sancte.
D'autre part l'anticlinal aval du Guil, percé en fenêtre par la vallée du Rif Bel dans le massif d'Escreins, réapparait largement à la faveur de la coupe de l'Ubaye, où il est dénommé anticlinal de Marinet ; par contre l'anticlinal amont n'est plus reconnaissable sur cette transversale : il y est remplacé par des chevauchements vers le NE, qui sectionnent la pile de nappes.


Bloc perpectif ("tectonogramme") montrant la géométrie des unités tectoniques empilées et/ou juxtaposées en rive droite de la vallée de l'Ubaye (massif d'Escreins) (extrait de la publication n° 024 , retouché)
Seuls sont représentés avec des figurés les terrains antérieurs au Crétacé supérieur.
De gauche à droite et/ou de haut en bas : nPH = nappe de Peyre Haute ; nCh = nappe du Châtelet ; nAC = nappe des Aiguilles de Chambeyron ; nS = nappe de Sautron ; nFS = nappe de la Font Sancte ; uM = unité de Marinet ; uAM = unité des Aiguilles de Mary ; nA = nappe d'Assan ; CC = zone des écailles de Ceillac-Chiappera ; uCo = unité de Combe Brémond.

Au sud de l'Ubaye il apparaît, sous la nappe du Châtelet, une nappe de Sautron qui se révèle, à la latitude de Larche, reposer à son tour sur une nappe du Rouchouse. Ces deux nappes sont enroulées ensemble par un anticlinal du Rouchouse. L'axe de de pli passe nettement plus au sud-ouest que celui de Marinet (du nord au sud de la zone briançonnaise les anticlinaux post-nappes se relaient donc en échelons). Le coeur de ce pli laisse enfin voir, en Val Stura, une nappe de Rocca Peroni qui est l'unité la plus basse du systéme briançonnais, car les unités qu'elle recouvre ont un caractère subbriançonnais (absence de Trias carbonaté et développement de termes marno-calcaires au Jurassique et au Crétacé supérieur) [voir la publication n° 059].


extrait de la publication n° 024 (présentation très retouchée) version plus grande de cette image
Bloc tectonogramme schématique de la zone briançonnaise en haute Ubaye, haute Stura et haute Maira (vu du NE : de Bersezio, au SE à gauche, à Vars et Escreins, au NW à droite)


c) De grandes cassures y interfèrent enfin avec les surfaces de charriage. Elles se répartissent en plusieurs familles qui s'avèrent être les unes anté-nappes, les autres post-nappes.

1- Des failles anté-nappes, extensives, les unes "longitudinales". c'est-à-dire orientées comme les axes de plis post-nappes (surtout connues dans la nappe de la Font-Sancte), les autres transverses (surtout connues dans la nappe du Châtelet).

2- Des failles post-nappes transversales surtout représentées par la faille de La-Maison-du-Roy, la faille de la Mourière et la faille des Pelouses, qui toutes trois traversent le nord du massif d'Escreins :

3- On connaît enfin deux groupes des failles post-nappes longitudinales (proches de NW-SE) :
- à la marge externe du briançonnais, la faille de la Durance se prolonge plus ou moins (en se relayant plutôt), au sud de l'Ubaye par celle du Ruburent, qui se poursuit jusque dans l'Argentera. Il s'agit de cassures à la fois extensives (abaissement du compartiment oriental) et coulissantes, qui ont encore une activité sismique.
- les failles de la marge interne du briançonnais, comme la faille des Houerts, la faille de la Barge et surtout la faille de Ceillac, qui ont surtout fonctionné lors des mouvements de rétrocharriage mais semblent avoir eu une histoire plus complexe (indices d'un jeu en extension).

2 - Variations stratigraphiques


Principales colonnes stratigraphiques du Briançonnais méridional (massifs d'Escreins et de Chambeyron).

Légende stratigraphique comme sur la carte géologique Aiguille-de-Chambeyron au 1/50.000°



Un des traits qui ont aidé au déchiffrage de la structure est la mise en évidence d'une différenciation stratigraphique des nappes. Toutefois les nappes ainsi individualisées ne différent guère que par la présence ou l'absence de certains niveaux, c'est à dire par l'importance des lacunes (qui constituent précisément un des traits caractéristiques du Briançonnais). Ces variations portent essentiellement sur :

a) la constitution de la succession triasico-liasique, notamment par la présence ou non de termes du Trias supérieur, d'une part, et du Trias inférieur, d'autre part. Dans le cas le plus fréquent la succession ne comporte que des calcaires et dolomies du Trias moyen (Anisien-Ladinien), souvent couronnés par des schistes et brèches du Carnien inférieur.

b) la constitution de la succession jurassique, principalement en ce qui concerne la présence ou la lacune du Dogger (celle-ci est essentiellement dûe à une érosion sous-marine anté-Malm, génératrice parfois de brèches localisées).

c) le niveau de profondeur atteint par l'érosion sous-marine qui est intervenue avant le dépôt des calcschistes du Crétacé supérieur-Paléocène ("marbres en plaquettes"). Celle-ci a par places supprimé tout le Jurassique et même atteint des niveaux assez anciens du Trias moyen, voire du Trias inférieur. Elle est à l'origine de niveaux de brèches parfois puissants.

Des variations plus mineures portent sur l'épaisseur des marbres en plaquettes (particulièrement réduite dans la nappe du Châtelet, où le flysch noir peut reposer directement sur le Jurassique) ou sur la constitution de la semelle siliceuse anté-triasique (présence de volcanites permiennes (rhyolites, dacites et cinérites liées) dans l'unité inférieure du Guil et dans l'écaille des andésites de Marinet (= "de Mary") ; absence dans l'unité de Marinet, où le Verrucano repose directement sur des conglomérats houillers)
Une figure résume les caractéristiques des principales unités en les plaçant dans un ordre de succession horizontale qui, bien qu'incertain, paraît vraisemblable au vu des divers critères structuraux et paléogéographiques de reconstitution.

 

B - Les interprétations :
Recherche de l'état originel et du passage à l'état actuel

Une interprétation correcte de la constitution de l'édifice tectonique actuel du Briançonnais méridional suppose de pratiquer à la fois une reconstitution de l'état originel (paléogéographique) et des évènements (cinématique) qui ont abouti à l'état actuel.

1 - Caractéristiques cinématiques des déformations compressives.

Ce point, qui a trait à la direction, au sens et à l'âge des déplacements des masses rocheuses en contact tectonique, est sans doute celui qui est le plus délicat à considérer.
Il faut en premier lieu se garder de l'illusion selon laquelle la structuration la plus évidente, en plis orientés parallèlement à l'allongement de la zone briançonnaise, serait liée à celle dûe aux charriages majeurs. En fait ces plis ne correspondent pas à des bombements induits par l'empilement des unités lors de leur charriage ("antiformal stacks") mais bel et bien à des plis post-nappes. C'est ce qu'indique leur analyse géométrique et ce que confirme l'existence d'une schistosité qui leur est plan axiale et qui est déversée comme eux vers le nord-est. Ils datent donc d'un épisode qui s'est caractérisé en Briançonnais par du "rétrodéversement", puisque ces plis sont dirigés du côté interne de la chaîne, contrairement à la tendance générale de l'imbrication des unités tectoniques.

En ce qui concerne la direction de déplacement des charriages, plusieurs sortes d'indications peuvent être utilisées :

a) l'agencement géométrique des unités : le sens de leurs imbrications peut en effet se déduire de l'ordre dans lequel elles se font place tour à tour, les unes en disparaissant vers le haut (érosion de leur front) les autres vers le bas ("enracinement" sous les unités plus internes). Mais ceci n'est évidemment valable que si l'on est dans un dispositif monophasé où les imbrications ont eu lieu "en séquence".
L'application de ce critère aboutit à la conclusion que, au sud de Guillestre, le dispositif fondamental semble traduire un charriage plutôt dirigé du nord vers le sud ; en effet c'est dans ce sens que l'empilement se complète vers le bas d'unités nouvelles et s'allège vers le haut des unités visibles sur les transversales plus septentrionales.

b) la disposition des rampes, qui sectionnent localement tout ou partie de la succession charriée
S'il ne s'agit pas de failles tardives (qui sectionnent en ce cas plusieurs nappes à la fois) il est logique de penser qu'elles représentent les failles le long desquelles s'est détachée la tranche de couches charriée. On peut en ce cas distinguer des rampes proverses, à vergence dirigée vers l'extérieur de la zone briançonnaise (plutôt vers l'ouest) et des rampes rétroverses, qui sectionnent les unités du côté où les nappes devaient originellement s'enraciner (donc plutôt vers l'est).
1. Rampes proverses :
La nappe de Peyre Haute se termine vers le sud, aux abords de Vars, par un biseautage de bas en haut de toute sa série. On l'observe à l'ouest, en rive gauche du Chagne, comme à l'est, sur la crête des Couniets. La ligne joignant ces deux points se prolonge en outre au sud des klippes du Pic des Houerts qui représentent les affleurements les plus méridionaux de cette nappe. Elle a une direction moyenne WNW-ESE, ce qui suggère une mise en place vers le SSW.
La nappe d'Assan occidentale est imbriquée sur celle de la Font-Sancte par un biseau de rampe qui passe à un palier sous la succession jurassico-crétacée. Il est sensiblement de même orientation, si l'on en juge sur son tracé entre l'une et l'autre des deux rives du Guil.
La nappe du Châtelet se termine aussi, dans le versant SW des Rochers de Saint-Ours, par un biseau de rampe frontale à vergence vers le SW ; mais celui-ci n'est visible que sur une trop faible longueur pour que l'on puisse en préciser l'orientation.
2. Rampes rétroverses :
Dans la coupe de l'Ubaye, toutes les unités situées au sud-ouest de l'anticlinal de Marinet se terminent par biseautage de leur succession, de bas en haut, vers le nord-est : le plus bel exemple est celui de la nappe du Châtelet, qui s'effile longuement du sud vers le nord pour disparaître sous la crête de Vars, en rive gauche du vallon d'Escreins. L'orientation de ce biseau semble d'ailleurs oblique (plus est-ouest) par rapport à l'axe de l'anticlinal aval du Guil.

c) le déversement des plis associés au charriage : Au sud du Guil on connait en fait peu de plis proverses, déversés vers l'extérieur de la zone briançonnaise, en dehors de ceux de la fenêtre d'Escreins, dont le coeur triasique affleure en rive droite du vallon de ce nom et de ceux du Trias de la Tête de Sautron, très au sud de l'Ubaye.
La plupart des plis sont rétrodéversés et ont des axes NW-SE ; en outre plusieurs se disposent à la façon de crochons de chevauchement associés au biseautage des unités par des rampes rétroverses. De tels plis s'observent en fait à la marge nord-orientale de toutes les unités situées au sud-ouest de l'anticlinal de Marinet, à l'exception de la nappe de Peyre Haute.
Dans la nappe de la Font-Sancte des plis aigus, déversés vers le NE, affectent le Jurassique et le Crétacé supérieur (mais pas le Trias moyen, ce qui implique un décollement au niveau du Carnien schisto brèchique). On les observe à la marge sud-ouest de l'unité, là où elle est chevauchée par la Nappe de Peyre Haute (nord du Pic d'Escreins, Dent de Rocher) ou par la nappe du Châtelet (abords du col des Houerts). D'autres se développent en bordure des failles extensives anté-charriage, d'orientation N-S, et y ont visiblement été induits par un emboutissage des compartiments juxtaposés, lors des déformations compressives proverse et rétroverse.

d) les données microtectoniques :
C'est surtout dans les marbres en plaquettes que les observations concernant la schistosité sont fructueuses. Elle font apparaître (TRICART 1980) la superposition de plusieurs phases de tectonique synschisteuse.
- une première schistosité (S1), initialement pentée vers l'intérieur et faisant un angle aigu avec les couches. Elle est interprétée comme le résultat du cisaillement induit au sein des nappes par leur déplacement. En outre elle est plan-axiale vis-à-vis du grand synclinal couché "de Maravoise", pli qui traverse, du nord au sud, le massif de Peyre Haute et se perd vers le sud "en l'air" dans les pentes septentrionales de la fenêtre aval du Guil, aux Ourgières (son axe, ainsi que les linéations S1/S0, décrivent, dans le massif de Peyre Haute, une virgation concave vers l'est : leur direction passe en effet de NE-SW, au nord, à NW-SE, au sud).
- une seconde schistosité (S2), qui se développe de façon moins générale, apparaît liée à des déformations chevauchantes secondaires. Elle est aussi à vergence ouest. et serait liée à une deuxième séquence d'imbrications entre les unités briançonnaises.
- une troisième schistosité (S3), très généralisée, est pentée vers l'ouest. Elle est plan-axiale par rapport aux plis rétrodéversés.

e) En définitive il s'avère, sur la base de ces indices :

1- que, dans la phase des charriages proverses et au sud du Guil, les nappes ont dû s'imbriquer par déplacement vers le sud-ouest, sans doute selon une direction orientée plus nord-sud que celle de l'orthogonale aux plis tardifs.
2- qu'un certain nombre d'unités ont une surface basale qui a fonctionné en rétrodéversement (plis rétroverses et biseautage de leur bord interne). Ceci concerne surtout les unités situées au sud-ouest de l'anticlinal de Marinet. Au contraire sur l'autre flanc de ce pli les surfaces de chevauchement rétroverses ne semblent pas réutiliser des surfaces de charriage antérieures, mais les sectionner, comme on le voit le long de deux limites de la bande Ceillac-Chiappera.
Une telle disposition indique que ces unités ont dû s'individualiser lors des déformations rétroverses, par fragmentation des nappes originelles. Dans un tel contexte, le sens des imbrications s'inversant par rapport à celui lié aux charriages proverse, la situation originelle des unités les plus hautes de l'édifice devait être plus externe que celle des unités inférieures (ce qui conduit à revoir plusieurs des premières reconstitutions proposées).

2 - Reconstitution des relations entre les nappes avant leur charriage :


version de taille
plus grande de cette figure
Schémas résumant les étapes majeures de mise en place des unités du Briançonnais méridional (massifs d'Escreins et de Chambeyron).
La coupe 1 donne la reconstitution de la succession horizontale originelle des unités tectoniques, que l'auteur considère actuellement comme la plus vraisemblable (pour plus de détails sur leur succession stratigraphique voir la figure spéciale).
Les couleurs, identiques à celles de la carte du massif, sont purement conventionnelles et distinguent seulement les unités tectoniques finales.


La reconstitution des rapports originels entre les tranches de terrains charriées s'est, de prime abord, basée sur l'analyse purement géométrique de l'empilement en partant du principe que chaque nappe était d'origine plus interne (c'est-à-dire plus nord-orientale) que celle qu'elle recouvrait. Mais ceci s'est révélé mal fondé lorsqu'il est apparu que cet empilement ne résultait pas d'un charriage en une seule phase mais de plusieurs mouvements de sens, voire même de direction, différents. Malheureusement, si la réalité des "rétrocharriages" est bien démontrée, il reste difficile d'apprécier leur rôle dans le réaménagement de l'empilement par rapport à sa disposition initiale lors des charriages proverses.
On a également eu recours à des critères stratigraphiques, classiquement utilisés pour définir et reconnaître les nappes. Un tel essai de restitution paléogéographique des rapports entre nappes, en se basant sur une logique d'enchaînements horizontaux entre leurs successions pour mettre en évidence des parentés et proximités originelles, se heurte à plusieurs difficultés. Tout d'abord on sait maintenant que les changements horizontaux de succession stratigraphique peuvent être brutaux, sans transition, lorsqu'ils sont induits par des failles synsédimentaires. D'autre part l'analyse des données montre que la notion de "carte d'identité stratigraphique" des nappes ne présente pas le caractère de rigueur qui faciliterait son utilisation pour les reconstitutions paléogéographiques en identifiant chacune à un domaine précis. Cela se manifeste à deux égards :

a) la position stratigraphique du niveau où passe la surface de charriage ne peut sans doute pas être retenue comme une caractéristique propre à chaque unité.
À cet égard plusieurs cas se présentent :

La plupart des nappes briançonnaises ne comportent pas de terrains antérieurs au Trias moyen calcaréo-dolomitique et sont limitées par une surface de chevauchement (souvent injectée de cargneules) correspondant à la base de ces couches (surface de décollement à la limite du Trias moyen et du Trias inférieur). Certaines (comme la nappe de l'Agnelil, dans le massif de Peyre Haute) sont démunies de semelle triasique calcaréo-dolomitique dont elles ont été décollées au niveau de la base du Dogger, À l'opposé certaines nappes se distinguent par la présence d'une "semelle siliceuse" qui inclut du Permo-Trias et éventuellement du Houiller : ces terrains y sont coupés en biseau par la surface de charriage (nappes failles-inverses). Enfin il s'est avéré, à une date plus récente qu'il est des unités (comme celle de Peyre Haute) dont cette semelle est formée de Trias supérieur (avec une surface de charriage en général située au niveau des gypses carniens).

On avait ainsi cru pouvoir distinguer (M.GIDON, 1958) des "nappes de décollement" et des "nappes - faille inverses". De nos jours il apparaît vraisemblable que ces différences ne sont pas caractéristiques d'un processus de charriage propre à chacune de ces nappes : elles expriment probablement le fait que la surface de charriage des nappes majeures devait présenter une géométrie classique, avec alternances de paliers (décollement parallèle aux couches) et de rampes (failles inverses coupant en biais les formations) : les unités élémentaires actuellement observables ne montrent sans doute chacune qu'une portion de ce dispositif (leur individualisation résultant de la fragmentation des nappes principales par une telle succession de paliers et de rampes).
Toutefois cette manière de voir n'est pas sans soulever des difficultés lorsqu'on cherche à l'appliquer aux exemples observés. Par exemple on ne connait aucune unité qui puisse représenter la portion la plus interne de la nappe de Peyre Haute, où l'on devrait trouver du Trias supérieur reposant stratigraphiquement sur du Trias moyen. L'on ne connait pas, non plus, d'unité d'où le Norien de Peyre Haute aurait pu se décoller en laissant un Trias moyen dépourvu de tous terrains plus récents : toutes celles qui sembleraient pouvoir correspondre à ce cas montrent, en définitive, ici ou là, de témoins d'une couverture jurassique ou crétacée reposant sur leur Trias moyen.

b) la constitution de la série stratigraphique post-triasique, dont on a toujours fait le trait majeur de la "carte d'identité" des unités distinguées, s'avère elle-même peu fiable, d'abord parce qu'elle se révèle souvent être variable au sein d'une même nappe (et ce, parfois, de façon rapide et capricieuse) ensuite parce qu'elle peut parfaitement être identique dans deux nappes qui sont bien distinctes par ailleurs.
Quelques exemples l'illustrent bien :

1- Les nappes de Peyre Haute et du Châtelet avaient été considérées comme deux imbrications au sein d'une même grande nappe. En effet, au sud d'une même ligne est-ouest, passant à peu près par Vars, on trouve, dans les deux, une même variation de la séquence jurassique, avec un Dogger assez puissant qui s'intercale entre Malm et Trias (ce qui faisait penser à la présence selon cette ligne à un passage transitionnel de l'une à l'autre avant imbrication).
Pourtant la mise en évidence de la différence d'âge de leur Trias carbonaté (Norien pour la première et Aniso-Ladinien pour la seconde) a obligé à y voir deux unités originellement indépendantes.

2- La nappe de Peyre Haute et l'Unité de la Clapière de Ceillac semblent apparentées par le fait que ce sont les deux seules unités à semelle de Norien : ceci suggère que la seconde soit la partie interne de la première.
Mais cette conclusion n'est pas étayée : en premier lieu il n'existe aucune connexion entre elles. D'autre part l'Unité de la Clapière ne semble pas avoir pu s'étendre assez loin vers l'ouest car, dans cette direction, son Norien est vite coupé en biseau par sa surface de chevauchement. Cette disposition correspond sans doute bien à une rampe frontale car le Jurassique et le Crétacé sont à cette occasion déformés en un anticlinal couché, à vergence ouest (ce pli de la Crête des Croséras est enroulé par le rétrodéversement et sa schistosité de plan axial est rattachée à la phase 1).

3- Pour la nappe de la Font-Sancte et celle du Châtelet, les rapports de proximité originelle envisagés initialement entre elles (GIDON, 1958) se basaient sur leur quasi juxtaposition actuelle et sur les frappantes analogies de leurs séquences jurassiques.
Mais l'hypothèse d'une connection originelle entre les deux unités est contredite par le fait que le bord septentrional de la nappe du Châtelet voit sa succession jurassique se réduire très fortement et venir en discordance sur des termes peu élevés du Trias moyen, dans la direction même où elle était supposée se connecter à la nappe de la Font-Sancte (alors que celle-ci ne manifeste aucune disposition correspondante). Ceci suggère plutôt une transition vers le NE entre la nappe du Châtelet et celle des Aiguilles de Chambeyron (où la nappe de Sautron pourrait aisément faire figure d'élément intermédiaire).
D'autre part, dans la nappe du Châtelet, la succession se modifie, au nord de Vars, dans un sens tel qu'elle finit par ne plus guère différer de celle de l'unité inférieure du Guil, et ce dans le secteur même où elle disparaît de l'empilement, entre cette dernière et la nappe de Peyre Haute.
En fait ces données stratigraphiques s'additionnent aux indices structuraux pour porter à penser que l'imbrication des unités du flanc occidental de l'anticlinal de Marinet résulte avant tout d'un mouvement rétroverse. Ceci porte a attribuer à la nappe du Châtelet (proprement dite) une origine relativement externe par rapport à l'unité inférieure du Guil (et donc beaucoup plus externe que celle de la Font-Sancte).

c) La réévaluation, à la hausse, du rôle des rétrocharriages remet enfin en cause les rapports entre diverses unités. Deux cas au moins sont à signaler :

1- La nappe des Aiguilles de Chambeyron était considérée comme provenant d'un domaine plus interne que l'unité de Marinet. Mais c'est essentiellement par rétrocharriage qu'elle semble avoir chevauché cette dernière : elle serait donc, originellement plus externe.
Cette interprétation est tout aussi satisfaisante en ce qui concerne les parentés stratigraphiques entre ces unités. Elle a aussi l'avantage de faciliter la compréhension de ses rapports tectoniques avec la nappe de Sautron. En effet ces deux unités paraissent représenter, en haute Maira les deux flancs respectifs du synclinal pincé entre l'anticlinal de Marinet et celui du Rouchouse. De plus il est remarquable que les marbres en plaquettes de ces deux unités se confondent, si on les suit du sud-est vers le nord-ouest, en une seule masse indifférenciable, bien avant les approches de la coupe de l'Ubaye. Le schéma modifié explique bien cette situation en considérant que ces deux unités, et notamment leurs marbres en plaquettes, étaient originellement en continuité.

2- La nappe du Châtelet et celle de Sautron étaient considérées comme ayant une origine très différente (la première étant beaucoup plus interne). Mais les relations géométriques entre ces deux unités, dans le secteur des confins entre le bassin-versant de l'Ubaye et celui de l'Ubayette (Rochers de Saint-Ours, Meyna, Tête de Sautron), où elles coexistent, sont ambigües. On constate notamment :
- qu'il n'y a guère de différence significative entre les séries stratigraphiques des deux unités, puisqu'elles consistent seulement en variations dans l'épaisseur des couches du Malm et du Crétacé-Paléocène (or la variation d'épaisseur de ces dernières semble surtout liée à une ablation qui a précédé la mise en place de l'olistostrome de la base de nappes de flysch de l'Embrunais).
- que la superposition de la première de ces deux nappes sur la seconde ne s'observe que très localement (au col de la Portiola). Or il est remarquable que cela correspond à un secteur où la nappe du Châtelet disparaît de l'empilement par effilement du côté NE (sous la klippe du Brec), tandis que, plus au SW, la nappe de Sautron ne s'intercale plus entre elle et celle du Rouchouse (on ne peut alors plus attribuer à la nappe de Sautron que des écailles fort peu représentatives). Il apparaît donc très possible que l'accident du col de la Portiola ne soit qu'un rétrochevauchement, et plus précisément qu'il prolonge celui du col des Houerts - Pointe d'Escreins (dont le jeu rétroverse est bien démontré sur la rive opposée de l'Ubaye).
Ces données, s'ajoutant à celles exposées plus haut, conduisent donc, en définitive, à considérer que l'unité appelée nappe du Châtelet représente sans doute la partie la plus externe de la nappe de Sautron. Cette position, très externe, peut d'ailleurs suggèrer qu'elle soit aussi un équivalent de la nappe de Champcella, des montagnes de rive droite de la Durance, au nord-ouest de Guillestre, ce qui s'accorde avec le fait que leurs séries stratigraphiques sont similaires.

En définitive l'enchaînement originel des unités, tel qu'il découle des diverses considérations ci-dessus, serait donc, pour les transversales de l'Ubaye et celles plus sud-orientales, le suivant :
Rocca Peroni - Rouchouse \ Châtelet - Sautron (= Champcella ?) \ Chambeyron - Sommet Rouge - Marinet - Aiguilles de Marinet (= "de Mary") (= unités inf. du Guil) \ Font-Sancte \ (Assan) - Ceillac-Chiappera \ (Peyre Haute) - Clapière de Ceillac \ (Chapelue) - Roure \ Combe Brémond (="écailles intermédiaires")
(cette liste va des unités les plus externes aux plus internes ; les barres obliques indiquent les chevauchements majeurs, intervenus lors des charriages proverses, donc séparant les nappes proprement dites ; les noms entre parenthèses se réfèrent aux unités reconnues sur les transversales du Guil ou plus septentrionales).

Toutefois il faut bien dire le regroupement des unités en nappes majeures et la reconstitution de la disposition originelle des domaines qu'elles occupaient reste encore très conjecturale et même aléatoire (en dépit de la tentative de synthèse récemment proposée par M.-E. CLAUDEL**). Les schémas rétrotectoniques proposés ici n'ont donc qu'un caractère très hypothétique.


quelques indications sur les zones briançonnaise et subbriançonnaise en Val Stura (Italie, province de Cuneo : secteur immédiatement plus méridional).
aperçu général sur la tectonique de la région de Briançon (secteur plus septentrional).

** M.-E. CLAUDEL (1999), "Reconstitution paléogéographique du domaine briançonnais au Mésozoïque - Ouvertures océaniques et raccourcissements croisés. Thèse polycopiée, Univ. J.FOURIER, GRENOBLE 1.


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